Médiathèque de Saint Savournin

L'italienne qui ne voulait pas fêter Noël

L'italienne qui ne voulait pas fêter Noël

un gros coup de cœur de Catherine

EN VOITURE !

Un livre refermé qu’on a beaucoup aimé vous abandonne sur le chemin, un vide à l’intérieur et des images plein la tête qui tournent en boucle tellement c’est difficile de lâcher des personnages attachants et leurs histoires. Descendre du train dans lequel on est monté avec eux pour un voyage parfois étourdissant est un petit deuil à faire et ne rend pas immédiatement disponible pour rentrer rapidement dans un autre récit. Il faut parfois laisser décanter quelques jours avant de pénétrer un autre univers.
Toutefois, une fois cet obstacle surmonté, c’est la joie et l’excitation qui s’empare de moi : commencer un livre et donc inaugurer un nouveau voyage, traverser des émotions différentes. Vais-je être séduite, charmée, happée immédiatement ou embarquée progressivement ?

Le titre m’accroche dans le rayon: « L’italienne qui ne voulait pas fêter Noël ». J’aime les italiennes et les héros qui sont des héroïnes, et je n’aime pas fêter Noël. La couverture aussi me ravit : une Fiat 500 Topolino jaune dont on voit qu’elle est une miniature (Dinky Toys ?) usée par les nombreux chocs qu’elle a reçus dans des courses effrénées, se cognant contre tous les meubles rencontrés. Un sapin enneigé semblant
provenir d’une boule à neige dépasse presqu’entier du toit ouvrant du pot à yaourt, enfin c’est le petit nom qu’on donnait à cette mini dans laquelle rentrer était un challenge pour qui avait des kilos ou des centimètres en trop.


Je saisis le livre, il est presque carré, je m’étonne, est-ce que Buchet-Chastel procède toujours ainsi ?
Jérémie Lefevre : Auteur inconnu pour moi. Né en 72, il aime la french pop, Monteverdi, le dos crawlé et les films d’Almodovar. Il a étudié la langue et la littérature italiennes à la Sorbonne. Liste de goûts à la Prévert, parcours d’un italophile, ça m’intéresse. Cet ouvrage est paru en 2019 après quatre autres entre 2000 et 2016. Il prend son temps, pas un problème pour moi. Je caresse le livre, sa plastification en fait un objet doux au toucher, je le retourne pour découvrir la quatrième de couverture :
« Francesca, étudiante palermitaine à Paris a invité à dîner son ami-amant Sergueï, professeur à la Sorbonne. Cuisine sicilienne… (Mes papilles réagissent déjà), discussion parisienne : l’appartenance, c’est dangereux ou nécessaire ? Faut-il cultiver ses racines ? Francesca défend l’indépendance totale de l’individu… Je te suis dans cette direction Francesca. … Amusé, Sergueï lui rappelle qu’elle est italienne, donc forcément très
attachée à sa famille… C’est agaçant les clichés. Ça exaspère Francesca. Moi aussi. Elle va démontrer à ce petit Français arrogant qu’en Italie, il est possible de s’affranchir des traditions. Un roman sur l’attachement et la liberté, léger comme un gelato, corsé comme un ristretto . » D’accord, je prends ! Même si les derniers mots italiens collent pourtant aux clichés dénoncés… N’en faites pas trop tout de même messieurs les vendeurs-éditeurs !


Quoi de mieux que démarrer un livre, allongée au chaud avec pour bruit de fond le tambourinage de la pluie dehors. Cette musique de caisse claire à l’extérieur rajoute à mon extase et je commence à tourner les premières pages avec gourmandise ! « Mon chat s’appelle Souris. C’est une idée que j’ai eue pour lui rappeler que, contrairement à ce qu’il a l’air de croire dur comme fer, sa puissance est limitée, son espérance de vie médiocre et son niveau d’autonomie proche de zéro ».  Je jubile de ce ton, n’en déplaise aux ailurophiles (fans des chats) gâteux, ce qui n’est pas mon cas ! « Dans les histoires horribles, ça commence comme ça : les personnages sont satisfaits de leur sort et se fichent éperdument d’être ignorés du monde entier, qu’ils ignorent eux-mêmes complètement. Et on les comprend. Pourquoi s’encombrer l’esprit avec la souffrance animale et le deuxième amendement quand on peut se concentrer sur la cuisson des muffins ? Pourquoi se ronger les sangs pour le destin de l’Italie quand il est si simple de faire la fête entre amis en laissant les tomates grossir avec du mercure à l’intérieur, et les enfants se noyer en méditerranée, et les jeunes diplômés s’enfuir et Biagio Antonacci chanter ? » Je souris dans ma barbe, tant j’aime ce discours provocateur et décalé, il porte un nom ce genre d’humour, non ? Intriguée, je suis allée voir qui est ce chanteur pop-rock italien et comment il chante : pas terrible en effet ! L’héroïne étant une femme, je me surprends à croire que l’auteur en est une aussi et je réalise à plusieurs reprises que non, c’est bien un homme qui écrit et pense comme s’il était Francesca. C’est fort non ? Ça déclenche toujours mon admiration : écrire et être totalement un autre, prendre sa voix, ses pensées, ses réflexes et être crédible. Bravo ! " D’abord, un double antipasto avec des arancine et une caponata d’aubergines et poivrons, à laquelle j’ajoute un peu d’amande hachée en fin de cuisson - il y a deux écoles : certains préfèrent les pignons, moi je trouve que l’amande, ça donne un petit goût de gâteau assez génial ; le tout arrosé d’un Prosecco glacé. Ensuite, comme « primo » les indétrônables pâtes au four, comme « secondo » l’espadon à la messinaise – merci maman pour l’astuce de mettre un filet d’huile sur le poisson et pas au fond du plat, c’est meilleur et plus léger…"  Quelle heure est-il déjà ? Parce que mes papilles s’affutent à ces évocations culinaires ! "… et pour le dessert, des canolli, bien entendu, grande fierté insulaire, que je n’ai pas faits mais qui m’ont donné plus de mal que tout le reste, imaginez : courir tous les magasins de gastronomie de Paris à la recherche de canolli dignes de ce nom, trouver la pâtisserie ultra-spécialisée, voir le prix dans la vitrine, me sentir très mal, envisager de lancer un crowd-funding pour réunir les fonds, sortir quand-même ma carte bleue, rentrer chez moi en me traitant de tous les noms et mettre la boîte au frigo en tremblant de peur qu’ils ne soient plus frais parce que j’avais oublié d’emporter un sac isotherme. Tout cela pour m’entendre dire le lendemain que c’était « pas mal mais quand- même vachement sucré »".  Sergueï ne te mérite décidément pas, ma belle ! Révolte-toi plutôt que … « Je suis restée digne. J’ai gardé le sourire et pris l’air légèrement étonné, de sorte qu’il n’a pas du tout remarqué les abîmes de mépris dans lesquels cette réaction venait de me précipiter ». Tu as tort ! Moi, je ne les retiens pas les « abîmes de mépris » quand j’ai couru tout Paris pour des bégueules ! La discussion philosophique me tient en haleine :  « Sergueï reprochait à un de ses amis d’être de droite et de ne pas l’assumer, et affirmait que le sentiment d’appartenance était dangereux lorsqu’il y manquait l’appareil critique, mais qu’il était nécessaire d’entretenir un lien conscient avec son héritage culturel et politique, que c’étaient des outils pour se structurer ensuite comme des adultes et citoyens responsables, etc…." Prof d’épistémologie de l’histoire à la Sorbonne, quoi… Mais Francesca persiste et signe, et… profite, elle, au moins, de sa course aux canolli ! « Je passais pour la radicale de la discussion. La post-ado, un peu. Et ça m’était assez égal, parce que j’étais sûre de mon idée, que j’ai continué à développer, tout en mangeant les canolli toute seule au risque de me retrouver avec un cul énorme ; à savoir qu’à mon humble avis, le seul sentiment d’appartenance acceptable était celui qui reliait à l’espèce humaine en général, éventuellement au cosmos, mais qu’en aucun cas on n’appartient à un pays, à une région, à une ville, encore moins à une histoire ». Bon là, Francesca, tu vas un peu loin avec le cosmos, moi ça ne me dit rien d’avoir un lien d’appartenance avec le cosmos, quand-même ! Mais il en faut plus pour l’impressionner… « Si j’avais dû, très cher Sergueï…  Cher en canolli, surtout !  …appartenir à une histoire, il eût fallu que j’appartinsse, pour commencer – et vous noterez au passage l’aisance tout italienne avec laquelle je manie la concordance des temps – que j’appartinsse à la fois au paganisme, à l’islam et au catholicisme qui ont successivement dominé la Sicile puis au garibaldisme en même temps qu’à la lutte farouche contre l’unification de l’Italie. ]…[Sans oublier mon amie d’enfance Heidi qui compte parmi ses aïeux un arrière-grand-père prof de dessin anatomique en Autriche, ce qui ouvre un nouveau champ  d’appartenance que je te conseillerais de ne pas négliger, car là, ce qui est en jeu en termes d’héritage culturel sicilien, c’est le double recalage d’Adolf Hitler au concours d’entrée à l’Académie des beaux-arts de Vienne, avec les conséquences que l’on sait ». J’éclate de rire ! Finalement, je les aime tes excès, Francesca, quand tu les mènes jusqu’au paroxysme … Donc on a notre responsable : celui qui a recalé Adolph aux beaux-arts ! A quoi (ou plutôt à qui) ça tient quand-même la destinée des peuples… Je n’ai plus à me demander si je suis embarquée, là ce n’est plus Francesca qui me tient la main, c’est moi qui la lui tiens et ne veux pas perdre un mot de ses excès qui ressemblent déjà aux miens, parfois ! « J’étais lancée. Bien décidée à lui tenir la dragée haute. ]…[ Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Dans les histoires horribles, personne n’a la moindre idée de ce qui l’attend. Ça doit être ça qu’on appelle le bonheur ».

En voiture ! Je suis embarquée, c’est certain. Je ne pense pas descendre du train en marche, maintenant. Et vous ? Il y a encore de la place sur la banquette arrière de la Fiat Topolino, si vous vous faites tout
petit…

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